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Vendredi 10 octobre 2008


Veux-tu être ma bonne amie ?


Ce matin d'octobre 1944, dès son réveil René était tout excité, après une toilette à l'eau froide menée rondement il avait bu son bol de lait et mangé sa tartine de pain gris. Sa mère vaquais dans l'arrière cuisine, il grimpa à l'étage, attrapa ses livres et cahiers pour les mettre dans son cartable. Il ne put s'empêcher d'ouvrir son livre de géographie où il avait glissé le petit mot qu'il allait donné à Julie, à l'école , à la récréation de dix heures.  Julie avec son petit nez retroussé, ses tresses blondes dans le dos et son si joli sourire, il la trouvais si belle et là sur la feuille de cahier il avait écrit :" Julie veux-tu être ma bonne amie".

 Il fermait le cartable quand il entendit le bruit d'une auto qui stoppait devant la maison. Des coups cognés à la porte, violemment, des jurons, puis le cri de sa mère. Brusquement inquiet, il se cacha derrière les rideaux et il assista au crime.
 
La jeune femme, son mari prisonnier de guerre, tenait le poste de secrétaire de mairie. Sa place l'obligeait à recevoir de fréquentes fois, à la mairie ou chez elle quand l'ennemi était pressé, des officiers Allemands à la recherche de renseignements sur des citoyens de la commune. Un brave quidam avait rapporté ces faits à la résistance et celle-ci, ce jour-là, avait décidé de faire justice, sa justice.
 
René vit sa mère assise de force sur une chaise prise dans la cuisine, puis a demi dénudée, un des hommes présents taillada ses cheveux avec un ciseau avant de lui tondre la tête. La pauvre femme semblait pétrifiée. Les yeux dans le vide sans larmes. Un autre homme trempa un doigt dans une boite contenant de l'encre et lui traça une croix gammée sur une joue ensuite après lui avoir lié les poignets dans le dos ils la poussèrent sur la rue qui menait vers le centre du village.
 
Le lendemain matin, René et sa mère, avec quelques bagages montèrent dans le vieil autobus à gazogène, et quittèrent le village pour la ville la plus proche.  Avant de grimper dans le bus, René aperçu Julie qui se dirigeait vers l'école. Honteux, il baissa la tête puis osa la regarder et lui fit un petit bonjour de la main. Julie lui sourit et lui envoya un baiser du bout des doigts. Jamais plus René n'oublia ce geste. 
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 René et sa mère s'étaient réfugiés à la ville. La jeune femme avait assez rapidement trouvé, grâce à ses compétences, un travail de secrétaire dans une étude de notaire. Elle y fut vite remarquée par le vieux notaire qui prit alors ses affaires en main.

René trouva une nouvelle école. Enfant studieux, il fit des études qui l'emmenèrent sans problème au baccalauréat. Il vécut assez mal le divorce de ses parents. En lui-même, il n'arrivait pas à comprendre la punition injustifiée imposée à sa mère et l'indifférence suscitée par l'action de son père.  Le plus coupable, pour lui, était sans nul doute son père.
 
Tout cela n'en fit pas un révolté mais quelqu'un d'un peu renfermé, il n'eut pas beaucoup d'amis. Le travail de sa mère et ses contacts avec l'étude de notaire où elle exerçait le conduisit naturellement vers cette profession. Trois années d'études après son bac il put donc commencer à travailler.

Durant une année, il eut le bonheur de travailler dans la même étude que sa mère mais celle-ci, depuis déjà quelques temps, subissait les attaques d'une tumeur maligne.  Lorsqu'elle disparut, René fut comme atterré, plus rien ne semblait l'intéresser.
 
Il prit sa décision en quelques minutes, quitta l'étude au grand regret du vieux notaire encore en place, et se fondit dans l'anonymat en s'engageant dans la légion Étrangère. Il devint Rémy Dubois.
 
La Légion Étrangère devint sa famille, il s'y distingua ni plus ni moins que ses compagnons, participa à la dernière année de la guerre d'Indochine, puis continua avec celle d'Algérie pour finir en Europe de l'Est et le temps de la retraite arriva.
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C'est un peu plus de vingt ans plus tard que la "maison de la tondue" reprit vie. Personne ne savait d'où venait le nouveau propriétaire, un certain monsieur Rémy Dubois. À la mairie, on savait tout juste que c'était un ancien sous-officier de l'armée, en retraite.
 
Il s'installa discrètement. Le grand parc fut nettoyé, la maison retrouva des couleurs. Les enfants du village, inquiets de ne plus pouvoir jouer dans cet espace, furent vite rassurés quand, quelques jours après l'arrivée du nouveau propriétaire, un petite pancarte fut placée à l'entrée du boisé. Elle disait simplement : «Ce parc est autorisé aux enfants pour y jouer comme par le passé». Les enfants ne s'en privèrent pas et, comme conscients de la responsabilité que leur donnait cette autorisation, il n'y eu jamais de dégradations.
 
Au fil des années Rémy Dubois fut connu de tous les habitants, mais aucun ne pouvait se prévaloir d'en savoir beaucoup sur lui. D'où venait-il, n'avait-il donc aucune famille, tout juste savait-on son ancienne appartenance à l'armée car il ne manquait jamais d'assister chaque année aux cérémonie du souvenir au monument aux morts. Quelques personnes murmuraient l'avoir vu renifler et se moucher un jour à une de ces manifestation comme s'il se cachait de pleurer mais peut-être était ce un mauvais rhume qui embuait ses yeux.
 
Un matin, au printemps, Rémy fut réveillé par un bruit. Lorsqu'il se leva, un léger vertige l'obligea à se tenir contre le mur. Il descendit lentement l'escalier qui menait au rez de chaussée, il comprit que le bruit qui l'avait éveillé était causé par son chat qui demandait à rentrer. «Une minute, minou j'arrive»  dit Rémy mais, à cet instant un brouillard envahit son cerveau. Rémy perdit l'équilibre et tomba avant d'atteindre la porte. Victime d'une hémorragie cérébrale Rémy mourut quelques minutes plus tard.
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 La vieille dame sursauta lorsque la sonnette de la porte d'entrée retentit, c'était inhabituel à cette heure de la matinée. Elle ouvrit la porte devant laquelle se tenait un coursier. Celui-ci lui remit  une lettre et un petit paquet pour lequel elle signa une décharge.
 
Intriguée, elle lu que l'expéditeur était une étude notariale située dans une ville à l'autre bout de la France. La lettre d'accompagnement lui expliquait que le contenu du paquet était un legs que lui faisait monsieur René Dumond, décédé depuis peu.
 
En tremblant, la vieille dame ouvrit le paquet. Il contenait un livre, un livre scolaire, une vieille géographie. Elle l'ouvrit et trouva une feuille de cahier d'écolier où il était écrit à l'encre violette : Julie veux-tu être ma bonne amie.
 
Julie ferma les yeux et revit la scène de ce matin-là. René et sa mère qui se dirigeaient vers le bus, René levant la tête et lui faisant un petit signe de la main et elle lui répondant par un sourire et lui envoyant un baiser du bout des doigts. Julie serra le livre de géographie contre son cœur, les yeux mouillés  elle murmura :
« oui je veux bien être ta petite amie ».
 
Alain Guillon
Sherbrooke - Québec



par Camomille publié dans : Vie communauté : La récréa - Bigornette
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